Les Inventions de Monsieur Zappa
By Paul Inconnu
Frank Zappa, c’est une statue du commandeur pop. Il pointe un doigt méchant vers une Amérique qui n’est pas vraiment la mère de ce fils d’émigrés. Il a fondé les Mothers of Invention qui, à son instigation, ont chanté des mélodies dérisoires sur Hollywood, ses longues limousines et les wiskies de cinq heures du soir. Ils ont fait grincer les dents des vieux et rire les jeunes. Mais longtemps, la dérision a escamoté la musique de Zappa : l’intention primait la forme. Erreur. « Weasels ripped my flesh p, le dernier disque des Mothers, est une merveille : il ouvre de nouvelles voies à la musique pop. Voici la première partie d’une étude sur Zappa, le Newton du pop.
Un vie comme un film de Chaplin : l’histoire ’un fils d’émigré – la greffe d’un italien turc dans une société technologiquement avancée. Comme un film de Kazan America, America, la misère, mais le génie des peuples autres, leur univers différent. Comme un film des Marx Brothers : un Groucho absurde et vengeur tournant en dérision le pays le plus riche du monde. Comme le film de l’histoire d’un pays, fait d’émigrants italiens, portoricains et qui créa cet autodidacte de génie. Né en 1940 : c'est-à-dire adolescent à l’âge de l'explosion du rock des années cinquante, à Lancaster, au coeur de la Californie, tout près du désert. Dans Evergreen (août 1970), il confie son goût ardent pour £ette musique, il fait partie d’un orchestre qui joue à peu près tous les deux mois dans des sauteries pour teenagers. « Pour ce qui est des chanteurs, mes copains et moi, nous n'écoutions pas de rock blanc. C'était toujours moins bon que le noir, et la majeure partie n’en était qu'une mauvaise imitation … Ainsi, cette affirmation imprimée dans un article d’une revue pop, disant combien il est heureux que nous nous soyons débarrassés de la mélasse puérile des années cinquante, est probablement le fait de quelqu'un qui n’a jamais entendu aucun des grands disques de rythm and blues de l’époque. » Puis, c'est le high school, avec celui qui tracera sa voie unique et qui croise pourtant inévitablement celle de Zappa, Don Vliet, alias Captain Beefheart. De Lancaster à Cucamonga, toujours la Californie, petite ville perdue sous les soleils brûlants des canyons. Cucamonga-la-misère ; déjà un studio, mais aussi la police, la prison. Puis il monte à New York : la misère, les bars pour musiciens à gogo. Et de nouveau, les studios, l’'Apostolic où il rencontre Andy Warhol. Une série de repères historiques qui peuvent aider à déterminer ce recul suffisant pris par Zappa et qui lui a permis de théâtraliser, de recréer le plus grand spectacle du monde : la société américaine. De New York vers Los Angeles, Laurel Canyon. Une ville qui à elle seule résume le pays : hippies, criminalité, flics, misère, fric, musique des boîtes de nuit, ventre du plaisir, ville-néon, coeur grondant des frasques des nouveaux riches, mais lieu de l’extravagance, de la démesure : ce qui attire Zappa, ce qui est différent, outré et caricaturé, Un goût des monstres qui vient de très loin, de l'enfance et de l'adolescence dans une Amérique qui joue à se faire peur. « Si je m'asseyais pour dessiner quelque chose, vous auriez pu parier que c'était un monstre. C'était bon de rire de ce genre de choses. C'est pourquoi nous les aimions – afin de nous convaincre que cela ne nous faisait pas peur, que quelque chose ne nous faisait pas peur. Je n’allais jamais voir autre chose que des films d'horreur. »
Les Mothers of Invention : ne sont-ils pas déjà une galerie de portraits impressionnante, témoignant d’une volonté à la fois de se singulariser, d'effrayer et de caricaturer, en face du pope star system ? Musicalement : cerner, posséder, devenir l'expression déformée des musiques de l’Americain Way of Life et de ses enfants – théâtre de l'absurde, réalité fictive qu'ils vont recréer sur scène – Une suite de collages dont Zappa a opéré la synthèse et qui définit ce que devient sa musique. Cette musique n’est pas un apostolat politique, mais une tentative sonore pour décrire, détruire un univers mental façonné et perverti par ce qui représente les instruments de culture, les medias : radio, télévision, presse. Un univers qui est concentré, compressé pour être rendu plus destructeur mais qui tend, par son élaboration consciente et minutieuse vers une nouvelle dimension poétique. Sans les connaître, Zappa va rejoindre Dada et le monde d’Artaud. Il suffit pour s'en convaincre de lire les textes des premiers disques, parfois censurés (celui d’Absolutely Free), d’avoir assisté aux premiers concerts : insertion du théâtre, de la vie sur la scène, provoquant ainsi un ensemble de psychodrames en jouant sur une suite d’explosions, de contrastes, de ruptures, pour ne jamais laisser l’auditeur se bercer dans la somnolence des harmonies ou la fascination des sons. Les sonorités seront nécessairement salies, baveuses, cisaillées, tailladées. Ainsi les systématiques changements de rythme élevées à la hauteur d’un art : « Il nous a fallu un an, dit Zappa, pour apprendre à jouer « Son of Suzy Creamcheese ». Savez-vous pourquoi ? La mesure, le rythme, est fantastique. Il y a dix ! mesures en 4/4, une mesure 8/8, une mesure 9/8, OK. ? Et puis cela démarre, 8/8, 9/8, 8/8, 9/8, 8/8, 9/8, puis cela devient 8/8, 4/8, 5/8, 6/8 et on revient de nouveau à 4/4. Mais ce théâtre musical baigne dans les réminiscences du passé, les « acapella >» – ce sont des musiciens pauvres qui poussent la chansonnette dans la rue – les accents du rock et les recherches acoustiques, les climats sonores qui introduisent l’univers de Stravinsky mais aussi de Varèse : « In Memorian Varèse ».
Lés Freak Out et Absolutely Free, Zappa va symboliser en la transcendant l’image véritable de la musique pop : somme de violences, d’outrances, de nostalgies, apport de sonorités diverses, emprunts. Une musique qui est un enfant bâtard sublimé – sublime de toute l’accualité environnante des sons. Si l’oeuvre ne laisse rien au hasard dans sa construction, si chaque instant musical est soigneusement défini, la musique sera toujours solidaire de l’environnement et du public, pour ou contre lui. Mais pour se livrer à la création permanente, la mise en place d’un système musical nécessite une possibilité de réaliser à tout instant une idée, un schéma qui prend naissance. Ainsi sa maison se transforme en studio ou en salle de travail, traversée par ceux qui sont les épiphénomènes de la musique pop, les témoins accablants du confusionnisme : groupies, pop stars, fous, tous ceux qui viennent témoigner auprès de lui en racontant, en se racontant. Ceux qui décrivent par là même un monde à la dérive, qui tracent le constat d’un certain moment de la réalité de la jeunesse américaine : « Suzy Creamcheese », GTO (Girls Together Outrageously), Wild Man Fisher le fou, qui chante dans les rues, Alice Cooper et les freaks dandies … Ceux qui viennent alimenter le monde musical de Zappa en lui fournissant les anecdotes, la température de la décomposition. C’est chez Zappa un mouvement constant de repli et d'ouverture : une dualité continuellement présente à tous les stades de la création, qui explique la singularité du personnage, de l’oeuvre et les malentendus qu'elles entraînent. Il est à la fois engagé et réservé, artiste bohême et homme d’affaires avisé, travailleur mais peu sérieux, méchant mais généreux, laid mais beau. Il est la synthèse de tout cela. Ainsi des influences qui jouent sur sa musique : le rock, le blues, mais un certain goût du bel canto ou de la symphonie fantastique, une admiration pour Lenny Bruce. Rimbaud, chanteur qui s’est fait arrêter vingt fois pour l'emploi de mots obscènes et s’est finalement suicidé. Avec une méfiance envers la philosophie hippie et le flower power.
De là, le troisième album parodie de Sergent Pepper : We’re Only In It For The Money est une bande magnétique électroacoustique où sont utilisées toutes les ressources du studio, bandes inversées, accélération, rerecording … Les Mothers of Invention sont alors sous les ordres de la maman suprême, occupés à définir un terrain jamais exploré par les musiciens : celui de la parodie, enflée à un tel point qu’elle en devient une nouvelle esthétique. Il ne s’agit aucunement de textes portés par une musique, mais d'un mixage de ces différents matériaux ou bruits pour créer une symphonie des voix, des sons, des cris. Pour cela, Zappa va faire appel de plus en plus fréquemment à des gadgets électroniques qu'il aide à découvrir, perfectionne ou fait construire pour ses propres besoins : sonorisation spéciale, électrification des cuivres qui n'est pas simple gonflement des sons, mais différence de nature, déformation organisée et généralisée des sonorités. Un son différent va se concrétiser dans le double album Uncle Meat, prodigieuse réussite sonore dont se dégage irrésistiblement cette synthèse de nombreux éléments disparates qui, assimilés, transcendés, redéfinis empiriquement, délimitent de nouveaux terrains. Cette actualité des sons garde, dans son savant mixage, la permanence du feeling, du balancement heurté du blues, de la musique noire (les rockers les plus écoutés par le jeune Zappa n'ont-ils pas été . les noirs ?) à laquelle s’ajoute les stridences free. Reste chez Zappa cette inclination pour le symphonique, un désir tenace : d'écrire des oeuvres pour grand orchestre, de s'exprimer à travers l’énorme machinerie. Les difficultés matérielles pour réunir les conditions nécessaires en ont jusqu’à présent empéché toutes réalisations nécessaires. Cependant Lumpy Gravy avec Abnuceals Emuukha Electric Symphony Orchestra and Choreus with may be even some of the Mothers of Inventuion, font déjà appel à des résonances symphoniques.
Les rêves secrets, des mélodies, un désir d’immensité pour satisfaire celui qui partage de plus en plus son action musicale en deux parties, qui trouve son équilibre entre ces deux voies : le travail de compositeur, d’arrangeur, qui permet de traduire les idées les plus folles, qui est un peu une mise en scène des sons et un désir d'élargir le champ des expériences et par là même de renouveler les possibilités de combinaisons sonores. Cela n'élimine pas pour autant ce besoin qu'à Zappa de jouer de la guitare, de ce contact direct avec l’objet musical électrifié qu'il peut faire parler à l’aide de la pédale wah-wah, utilisée dans la totale étendue de ses possibilités : variations d'intensité du son, élargissement des sonorités, profondeur des échos.
Après Uncle Meat, Zappa ne sera plus accompagné par les Mothers of’ Invention dans ses chaudes ivresses, dans cette tentative incessante pour reculer les frontières. « Il a été décidé » de mettre fin à l'expérience : ainsi se dispersent ceux qui ont aidé à tracer la fresque sonore, ceux qui étaient les maillons d’une même chaîne, chacun possédant sa place particulière, chacun apportant à l’ensemble une coloration musicale différente. Ce pouvait être la virtuosité, l'application, la rugosité ou la folie, ou bien le soutien formel indispensable. En effet, cohabitant dans ce déjà grand orchestre, on trouvait aussi bien des musiciens classiques (musique contemporaine) comme Don Preston, organiste, des habitués des séances de studio, artisans sans génie mais qui peuvent se plier avec docilité et efficacité aux audaces techniques les plus démesurées, comme les frères Buzz et Bunk Gardner, enfin les batteurs Art Tripp et Carl Black, machines à rythme binaire, lourde frappe, scansion régulière et rigide, et le bassiste-bruiteur et presque pétomane Roy Estrada. Le groupe possédait une sorte d’ « harmonie » physique dans l’étrangeté de chacun : agressivité, laideur outrancière. Seul restera Ian Underwood, qui est devenu depuis le bras droit de Zappa, et qui expérimente au jour le jour les figures sonores de celui qui était – ils le disent – trop sévère, trop autoritaire, tendu dans l'exigence d’un continuel dépassement. lan Underwood est un musicien complet. Par son intelligence musicale, ses possibilités techniques, son goût de la technologie, il pouvait mieux que tout autre tenir ce rôle de musicien expérimentateur, catalyseur des énergies Zzappiennes. Mais avant cette rupture qui devait pousser Zappa à redéfinir son avenir musical, les expériences et les passages en direct peuvent fournir une douzaine d’albums. A l’époque d'Uncle Meat fut gravé l'illustration extrême d’une démarche : une tentative pour glorifier (parodier ?) l'univers sonore des « acapella » dont les enregistrements sont très rares : bruits d'instruments, coloration instrumentale créée à l’aide des voix. Une musique pour teenagers mais aussi pour voyous, cette jeunesse dont Zappa aime à dire : « Peu importe les vêtements qu'ils portent, la majeure partie des jeunes Américains continue à penser comme leurs parents, adoptant les vieux préjugés et les vieilles stupidités sous un travestissement différent, et leur donnant un emballage à leur niveau. Bien sûr, il y a eu quelques changements véritables dans l'attitude de certains de ces jeunes, mais pas assez. » Cet album, c’est Ruben And The Jets. On lit sur la pochette : « Est-ce là les Mothers of Invention qui enregistrent sous un nom différent, dans une dernière tentative désespérée pour que leur musique abrupte passe à la radio ? « Illustration musicale des années cinquante, ironie au second degré de la banalité, des complaintes sonores, des notes plates, qui véhiculent toute une idéologie pour cartes postales et amoureux boutonneux. « Rubens avait trois chiens, Benny, Baby et Martha » – une peinture féroce de la pauvreté et de la mélasse radiodiffusée, mais en même temps la défense et l'illustration de ce genre musical aujourd’hui méprisé et tourné en ridicule par seux-là même qui lui doivent tout, ce qui est un peu le « camp » du monde pop.
Ainsi s’ouvrait la deuxième grande période des aventures d’une musique : celle qui reprend vie à travers une nouvelle maison de disques, Straight, les « nouvelles mamans de l’Invention », de nouvelles expériences cinématographiques.
(A suivre).